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Confrontation géoéconomique: le risque numéro un pour l’économie mondiale

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Confrontation géoéconomique: le risque numéro un pour l’économie mondiale

Le fait marquant de début 2026 est sans ambiguïté : selon le Global Risks Report 2026 du Forum économique mondial (WEF), la « confrontation géoéconomique » est classée risque n°1 de crise mondiale matérielle à court terme. Elle arrive devant le conflit armé inter-États (2e, 14%), signalant que, pour une part croissante d’experts, le champ décisif des tensions entre puissances se joue d’abord via les leviers économiques.

Le chiffre qui résume ce basculement est net : 18% des 1 300 experts interrogés citent la confrontation géoéconomique comme premier risque en 2026. Et l’alerte ne se limite pas à un « pic » annuel : le WEF la place également n°1 sur l’horizon deux ans (jusqu’en 2028), en forte hausse (gain de 8 places sur un an), sur fond de multilatéralisme en recul, de protectionnisme et d’« armement » des instruments économiques.

1) Pourquoi la confrontation géoéconomique devient le risque n°1

Le WEF observe que la géoéconomie n’est plus un bruit de fond, mais une logique structurante des relations internationales. Dans un contexte de coopération internationale fragilisée, la compétition entre grandes puissances se traduit davantage par des mesures qui modifient directement le commerce, l’investissement et la finance mondiale.

Cette montée en puissance est aussi un signal de perception : le WEF indique que la confrontation géoéconomique est jugée la plus susceptible de déclencher une crise mondiale en 2026, avec 18% des répondants la citant en premier. Ce niveau, supérieur à celui du conflit inter-États, reflète l’idée qu’une crise peut être « fabriquée » sans affrontement militaire direct, par disruption des flux et hausse des coûts.

Enfin, la tendance est confirmée par la projection à deux ans : la confrontation géoéconomique est n°1 sur l’horizon 2026, 2028 et gagne 8 places par rapport à l’année précédente. La couverture presse de Davos 2026 résume ce diagnostic en parlant d’« economic conflicts between major powers » au sommet des risques mondiaux.

2) De quoi parle-t-on exactement : sanctions, tarifs, filtrage des investissements

Le WEF propose une définition opérationnelle claire : la confrontation géoéconomique recouvre l’usage d’instruments d’« economic statecraft » tels que les sanctions, les tarifs douaniers et le filtrage des investissements (investment screening). Autrement dit, l’économie devient un terrain d’action politique explicite.

Cette logique dépasse la simple « politique commerciale ». Les sanctions et contrôles d’investissements peuvent reconfigurer les chaînes de valeur, pousser les entreprises à redessiner leurs implantations, et affecter la disponibilité d’intrants clés (composants, matières premières, technologies). L’incertitude devient alors un coût systémique : elle renchérit le capital, retarde les décisions et fragilise la productivité.

Le WEF met aussi en avant la « weaponization » (armement) des outils économiques dans sa synthèse presse. Cette notion souligne une dynamique où les instruments financiers et commerciaux ne servent plus seulement à optimiser l’efficience, mais à contraindre, dissuader ou punir, avec des effets collatéraux potentiellement globaux.

3) Protectionnisme : des indicateurs qui confirment la rupture

Les signaux chiffrés de la montée du protectionnisme se sont accumulés bien avant 2026. Le Global Risks Report 2025 du WEF cite les données de Global Trade Alert : environ 600 interventions commerciales jugées « nocives » en 2017, contre plus de 3 000 par an en 2022, 2023 et 2024. L’augmentation est massive et suggère une normalisation des restrictions.

Les sanctions illustrent également cette escalade. Le WEF rapporte une hausse de 370% des sanctions depuis 2017, symptôme d’une géoéconomie coercitive où les États utilisent le système financier et la réglementation extraterritoriale comme leviers d’influence.

Du côté des services, souvent moins visibles que les biens, l’OCDE (février 2025) documente une fragmentation réglementaire persistante : les barrières restent élevées en 2024, avec seulement des hausses modérées dans les 22 secteurs observés et une libéralisation limitée. Or, les services (numérique, finance, logistique, ingénierie) sont des « multiplicateurs » de compétitivité ; leur restriction accentue la segmentation.

4) Les coûts macroéconomiques : PIB, inflation, incertitude

Les estimations disponibles convergent : la fragmentation coûte cher. L’OMC (août 2023) estime qu’une économie mondiale scindée en deux blocs commerciaux réduirait le PIB mondial réel de ≥5% à long terme. Même si l’ampleur exacte dépend des hypothèses, l’ordre de grandeur est comparable à une crise durable de productivité.

Le FMI, dans plusieurs analyses rappelées en 2026, avance une estimation haute d’environ 7% du PIB mondial pour la fragmentation, avec des pertes plus lourdes pour certains pays (jusqu’à 8 à 12%) en cas de découplage technologique. Dans un scénario « deux blocs » (décembre 2023), le FMI évoque des pertes mondiales autour de 2,5%, pouvant monter jusqu’à 7% selon la capacité d’ajustement, et souligne que les pays en développement sont souvent les plus exposés.

L’impact ne se limite pas au niveau de PIB : l’inflation est un canal central. Le FMI (via déclarations et projections reprises dans la presse, 2024, 2025) relie hausses de tarifs et incertitudes commerciales à un affaiblissement de la croissance mondiale et à davantage d’inflation. La fragmentation agit comme un « choc d’offre » : redondance des chaînes, moindre concurrence, coûts de conformité et de relocalisation.

5) Fragmentation financière : le multiplicateur silencieux du risque

Au-delà du commerce, la finance peut amplifier la confrontation géoéconomique. Le WEF (janvier 2025), dans le rapport Navigating Global Financial System Fragmentation (avec Oliver Wyman), estime un coût potentiel de la fragmentation financière entre 0,6 et 5,7 trillions $, jusqu’à environ 5% du PIB mondial.

Dans un scénario extrême, le même travail évoque une inflation mondiale au-delà de 5%, signe que la fragmentation peut agir comme une taxe diffuse sur l’économie globale : hausse des primes de risque, baisse de la liquidité, redondance d’infrastructures de paiement, et cloisonnement des capitaux.

Le lien avec la « weaponization » est direct : lorsque les mécanismes financiers deviennent des instruments de pression, les acteurs réagissent en construisant des alternatives, en réduisant leurs expositions et en réallouant leurs réserves. Cette adaptation, rationnelle à l’échelle nationale, peut néanmoins réduire l’efficience globale et accroître la volatilité.

6) Un monde multipolaire ou fragmenté : la toile de fond de 2026

Le WEF (janvier 2026) indique que 68% des répondants anticipent un ordre mondial multipolaire ou fragmenté sur dix ans. Ce diagnostic de long terme éclaire pourquoi le risque n°1 est géoéconomique : la compétition s’institutionnalise, et les entreprises opèrent dans un environnement où l’accès aux marchés peut devenir conditionnel.

Le recul du multilatéralisme, également souligné par le WEF, favorise les approches unilatérales et les coalitions ad hoc. Dans un tel cadre, les règles communes s’érodent, les exceptions se multiplient (sécurité nationale, souveraineté technologique, contrôle des données), et les mécanismes de règlement des différends perdent de leur force dissuasive.

Le résultat est une instabilité « de régime » : les acteurs économiques ne savent plus si les règles de financement, d’exportation, de propriété intellectuelle ou d’accès aux intrants resteront valides sur l’horizon d’un investissement. Cette incertitude, même sans rupture totale, suffit à peser sur la croissance tendancielle.

7) Comment les entreprises et les États peuvent réduire la vulnérabilité

Face à la confrontation géoéconomique, la première réponse est la cartographie fine des dépendances : fournisseurs critiques, nœuds logistiques, expositions aux sanctions, et risques de change/financement. L’objectif n’est pas l’autarcie, mais la réduction des points de défaillance uniques, notamment sur les intrants à haute criticité.

Ensuite vient la diversification « intelligente » : multi-sourcing, redondance ciblée, capacités de substitution, et contrats intégrant des clauses de flexibilité (prix, volumes, délais). Dans un monde de tarifs fluctuants et de filtrage des investissements, la capacité à reconfigurer rapidement une chaîne de valeur devient un avantage concurrentiel.

Enfin, le pilotage réglementaire devient stratégique. Les restrictions sur les services, le contrôle des investissements et la conformité sanctions exigent des fonctions internes renforcées (juridique, conformité, géopolitique). Pour les États, préserver des canaux de dialogue et des garde-fous multilatéraux, même partiels, peut réduire la probabilité d’escalades non intentionnelles et limiter le coût macroéconomique collectif.

Le classement du WEF en 2026 n’est pas une alerte abstraite : il acte que la confrontation géoéconomique est désormais le risque le plus plausible de crise mondiale, à la fois en 2026 (18% des répondants) et sur l’horizon 2026, 2028. La combinaison de sanctions, tarifs et filtrage des investissements, sur fond de multilatéralisme affaibli, transforme l’économie mondiale en espace de rivalité explicite.

Les évaluations de l’OMC et du FMI rappellent que le coût de la fragmentation peut atteindre plusieurs points de PIB mondial, avec une dimension inflationniste et une charge disproportionnée pour les économies les plus vulnérables. La question centrale pour les années à venir est donc moins de savoir si la géoéconomie comptera, que de déterminer si elle sera gérée par des règles, des compromis et de la transparence, ou si elle basculera vers une fragmentation durable aux effets cumulatifs.

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